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Ce qu'ils ont dit de l'église Saint-Jacques

Récits de voyageurs à travers les siècles

 

 

Désiré Nisard (1856)

Désiré Nisard (1806-1888) est un homme politique, écrivain et critique littéraire français.

« La merveille de Liège, c'est l'église Saint-Jacques. Les voyageurs en citent de plus belles ; je doute qu'il y en ait de plus gracieuses. C'est l'architecture gothique, avec toute la richesse de l'art arabe, dont elle est née. Les âmes reli. gieuses préféreraient même une nef plus grave, plus sombre, moins ornée; mais, pour l'étranger qui visite l'église en curieux, nul édifice ne peut donner mieux l'idée de la délicatesse dans la grandeur. La fondation de l'église SaintJacques remonte à l'an 1014, sous l'empereur d'Allemagne Henri II. Ce fut d'abord un couvent de cénobites, au milieu des vastes forêts de Liége. Au couvent succéda une abbaye, dont l'église abbatiale est Saint-Jacques. Le portrait du fondateur, sculpté en bas-relief sur une feuille de marbre noir, est adossé à la paroi d'une des chapelles, dans la galerie à droite. C'est une belle tête d'abbé, avec le rochet et le grand costume.

Je suis puni d'avoir vanté ailleurs le bonheur d'ignorer la langue technique, en présence des grands monuments de l'art, par l'impossibilité où je me vois de communiquer mes impressions, soit aux ignorants, soit aux artistes. Les mots vagues, comme les mots techniques, me manquent pour peindre cette nef si vaste, si majestueuse, si légère, qui élève l'âme sans peser sur elle, et où les chants de la prière ont quelque chose de perçant et de joyeux. La voûte, terminée à peu près vers le même temps que celle de la cathédrale, semble comme dérobée sous un réseau de fines arêtes qui s'entre-croisent avec symétrie, et courent autour de médaillons où sont peintes des têtes, les unes nues, les autres portant le casque du seizième siècle, mystérieux assistants placés entre le ciel et la terre. On dirait un immense berceau dont le treillis de pierre offre à chacun de ses points d'intersection un camée antique, et dont les ouvertures laissent voir l'azur du ciel figuré par les fresques bleues qui remplissent les parties vides de la voûte. Ce berceau pose, en s'arrondissant, sur de légères murailles coupées d'immenses fenêtres et portées par deux galeries en arcades ogivales, que surmonte un balcon à jour, dont la pierre semble avoir été tressée comme du jonc. Les profils des ogives sont des broderies. Un élégant feston monte du bas des deux arcs jusqu'à leur sommet, et de là encore s'élance et grimpe le long du mur, en manière de bas-relief. Dans l'espace plein qui s'étend entre les sommets des arcades sont représentés en médaillons les portraits des rois, princesses, prophètes et prophétesses de l'Écriture; leurs noms et les versets du livre sacré où il est parlé d'eux forment, de chaque côté de la nef, comme une inscription continue écrite en caractères gothiques. La même disposition d'arcades et d'ogives brodées est répétée sur les parois extérieures, et semble figurer un nouveau rang de galeries, comme des grisailles en forme de fenêtres, sur un mur, figurent les fenêtres qui y manquent.

L'orgue, d'une richesse extraordinaire, déploie, à ses deux côtés, d'immenses panneaux dorés, dont l'intérieur est couvert de peintures. Ces panneaux se fermaient dans les jours ordinaires et servaient à protéger l'orgue contre la poussière; on ne les ouvrait qu'aux jours de fêtes, pour laisser passer les saintes harmonies et donner au peuple, avec le plaisir d'entendre la musique céleste, celui de voir le magnifique instrument d'où elle sortait. Depuis que la destruction des abbayes a fait de cette église la propriété longtemps abandonnée de la ville, les panneaux sont demeurés ouverts; on craindrait de les ébranler sur leurs gonds rouillés; et l'orgue reste muet, ouvrant inutilement ses deux grandes ailes chargées de saints et d'anges, que les vibrations de l'instrument feraient peut-être tomber en poussière.

Le buffet, dont le sommet se détache sur un fond de lumière et de peintures, formé par les vitraux de la rosace et par les fresques de la muraille, descend en pointe, presque à portée de la main, et se termine en forme de culde-lampe, par un faisceau de cinq niches où sont cinq statues. Au milieu est celle de la Vierge; à ses côtés, deux saintes portant l'encensoir; aux deux coins, deux prophètes. Cette pointe coupe en deux parties égales un balcon en bois doré, où s'appuyaient les chanteurs qui accompagnaient l'orgue. Au-dessous sont, de chaque côté, six niches avec leurs saints, rois ou prophètes, vêtus d'habits dorés et assis sur des trônes peints en rouge, que couvre un petit dais sculpté à jour. Les inscriptions placées au bas du cul-delampe donnent la date de l'achèvement de l'église, 1538. L'abbé régnant s'y félicite d'avoir mis la dernière main à ce bel ouvrage, et en rend gloire à Dieu. On lui eût permis même un peu de vanité mondaine.

Les stalles du chœur offrent encore, à leurs dossiers et à leurs accoudoirs, des figures d'animaux sculptés, des lions, des singes, des oiseaux, des chats surtout, en toutes sortes d'attitudes. Les chats sont les plus nombreux et les mieux exécutés, soit que ce fût l'animal favori des moines sécularisés, soit que ce fût leur ironique emblème. Dans ce cas, il fallait que ces saints personnages fussent bien absorbés par la contemplation pour ne pas voir et sentir sous leurs mains leurs propres caricatures.

Un escalier double, dont le noyau est formé par la superposition de ses marches, conduit à une petite tribune, d'où l'on a vue sur tout le chœur. Le bedeau vante cet escalier comme déconcertant les plus habiles maçons. C'est un escalier qui vous suit quand on le monte: ce sont deux vis en sens opposés; mais par quel moyen sontelles jointes? Le moyen âge faisait des énigmes en pierre, comme les Chinois en font en ivoire. J'imagine pourtant que les maçons dont parle le bedeau de Saint-Jacques ne sont pas les maîtres de la confrérie.

Une inscription en vers, placée au bas d'un tableau médiocre qui représente la mort de saint Benoît, peut donner une idée du talent poétique des Liégeois au commencement du dix-septième siècle, date présumée de ce tableau. Voici ces vers :

Benoist vient d'expirer; son âme vole aux cieux
Ornée des rayons ardents et glorieux.
À deux religieux une voix fait s'entendre :
C'est ici le chemin que Benoist a su prendre.

Quelques-unes des hardiesses de césure ou d'ellipse de ce quatrain ne seraient-elles pas encore de mise aujourd'hui ?

Le bedeau de Saint-Jacques, qui a vu l'église dans tout son éclat, parlait de son délabrement actuel avec un dépit visible, quoique discret, à la manière des bedeaux que les révolutions ont laissés en place. Les bedeaux boudent les révolutions, parce qu'elles diminuent le casuel et qu'elles augmentent les droits sur le vin. »

Extrait de Désiré NISARD, Souvenirs de Voyages, 1856, p. 203-208.

 

 

 

 

 

 

 
     
 

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Date de création de la page : 06/09/2018 – Dernière modification : 11/09/26 .